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  • Véronique Borgel-larchevêque

Les écrans et les enfants

Depuis une bonne dizaine d’années on parle un peu plus des effets délétères des écrans sur les enfants. On s’appuie sur des recherches, des programmes de prévention sont lancés, et on essaie de proposer des alternatives.


J’écris cet article afin d’éclaircir la situation au sujet des écrans. Notamment parce que je croise beaucoup de parents qui culpabilisent au sujet des écrans, qui ne savent plus comment faire, qui feraient tout pour éviter les écrans, au risque d’être à bout.


J’insiste d’abord là-dessus : cet article n’a pour objectif de vous faire culpabiliser, mais de vous informer et de vous aider. Si vous vous trouvez en difficulté, demandez de l’aide : à des professionnel.les formé.es, à l’école si votre enfant est scolarisé, à la PMI, à la crèche, ou à des associations.


En écrivant cet article je me rends compte d’un point important : les adultes, censés être des modèles à suivre pour les enfants, sont constamment face à des écrans. Là, tout de suite, j’écris devant un écran, avec l’écran de mon téléphone personnel à ma droite, et l’écran de mon téléphone professionnel à ma gauche. Je les ai déjà regardés 2-3 fois (faux : plutôt 5-6 fois) depuis le début de la rédaction. Et encore, je ne suis pas sur Netflix en même temps…



L’enfant devant un écran


Un enfant de moins de deux ans perd son temps devant un écran. A cet âge, il ne peut rien apprendre devant un écran. Vraiment rien. Il apprendra bien plus avec vous, sans écran. C’est ce que l’on appelle le déficit de transfert : même avec un contenu dit éducatif, l’écran fait perdre son potentiel face à un cerveau de deux ans.


Avant deux ans, l’apprentissage est surtout sensori-moteur : à l’aide des cinq sens et de l’appareil locomoteur. Les enfants pourront au mieux imiter ce qu’ils voient à l’écran, mais ils ne l’apprendront pas. C’est un peu comme si ce qui était vu à travers un écran n’avait pas vraiment de sens dans la réalité.


Les processus de mémorisation sont aussi impactés avant trois ans face à des écrans. Il est encore difficile, à cet âge, de passer d’un mode en deux dimensions à un mode en trois dimensions. Les capacités attentionnelles et de pensée symbolique sont encore trop immatures.


Finalement, l’enfant apprend toujours mieux dans la vraie vie avec un adulte plutôt que par l’intermédiaire d’un écran.



Le syndrome d’exposition aux écrans


Bon, là, c’est le paragraphe qui fait culpabiliser et penser que l’on a condamné son enfant à ne vivre qu’avec un seul neurone et sans aucune empathie parce qu’on l’a mis devant la télévision. En fait, je vais m’appuyer sur des études, qui travaillent sur des corrélations, des liens, et qui essaient de prendre en compte un maximum de facteurs mais qui peuvent passer à coté de certains.


Alors, spoiler alert : oui, les écrans ont des effets délétères sur le cerveau. Mais c’est relatif, et ça s’apprivoise ! Et la bonne nouvelle, c’est que les symptômes liés à la surexposition aux écrans peuvent régresser et disparaître, notamment en arrêtant l’exposition aux écrans (une diète des médias).


Une dernière chose avant de commencer la liste de ce qui fait peur : c’est une liste de symptômes. Il est fort possible que vous reconnaissiez votre enfant dans au moins l’un de ces symptômes. Ça ne veut pas dire qu’il a une pathologie due à l’exposition aux écrans. Si vous avez un doute, consultez votre pédiatre, et/ou un.e professionnel.le formé.e.


En 2012, Victoria Dunckley, une psychiatre américaine, publie plusieurs articles sur les effets des écrans sur les enfants. Elle considère par exemple que de nombreux problèmes de santé physique et mentale seraient dus à une surexposition aux écrans. Elle décrit alors dans ses recherches le « syndrome de l’écran électronique » (ESS, « Electronic Screen Syndrome »).

C’est un trouble de la régulation face au stress, c’est-à-dire une incapacité à moduler son humeur, son attention et sa vigilance. En gros, face à un écran, le cerveau de l’enfant ce met en mode « vigilance exacerbée » avec la nécessité de choisir entre combattre ou fuir, d’où des comportements de surexcitation.

Cette réponse au stress peut s’observer immédiatement (face à des jeux vidéo ou des dessins animés d’action) ou plus tard et plus subtilement (à force d’envoyer des SMS depuis son téléphone portable). D’une manière générale, il faut retenir que l’enfant qui interagit avec des écrans devient surstimulé et surexcité.


Victoria Dunckley a émis une liste des symptômes rencontrés dans l’ESS :


- Symptômes liés aux émotions (irritabilité, humeur dépressive ou labile, colère excessive, anxiété, attaques de panique), à la cognition (les pensées, difficultés d’apprentissage, bégaiement), au comportement (conduites d’opposition, hyperactivité, trouble de l’attention, insomnies, tics, troubles obsessionnels compulsifs), et/ou aux interactions sociales (immaturité sociale, mauvais contact oculaire) perceptibles à la maison, à l’école, ou avec ses pairs.


- Ces symptômes peuvent être accompagnés ou non de troubles psychiatriques, neurologiques, comportementaux ou d’apprentissage


- Une diète des écrans peut améliorer nettement, voire résoudre ces symptômes


- Facteurs de vulnérabilité : genre masculin, pré-existence de troubles psychiatriques, neurodéveloppementaux, d’apprentissage ou de comportement, pré-existence de facteurs de stress environnementaux



Prévention


En France, pour sensibiliser la population à la surexposition aux écrans, vous avez peut-être vu dans les salles d’attente des cabinets médicaux des affiches « La méthode des 4 Pas » et « Apprivoiser les écrans et Grandir : 3-6-9-12 ».


Le but de ces opérations de prévention sont de sensibiliser les parents et les enfants à une meilleure utilisation des écrans, et à connaître leur impact sur la santé physique et mentale des individus. Ce sont avant tout des repères sur lesquels on peut s’appuyer. Ils peuvent être modulés en fonction de votre propre vécu et ne sont pas nécessairement à suivre au pied de la lettre.

Parlez-en à un.e professionnel.le de santé si vous avez un doute ou des questions.


Apprivoiser les écrans et Grandir : 3-6-9-12


- Avant 3 ans : jouez, parlez, arrêtez la télé

Pour se développer et construire ses repères, l’enfant de moins de trois ans utilise ses sens et ses fonctions motrices. Il a besoin que l’on joue avec lui, qu’on lui parle, et qu’on lui laisse découvrir son environnement à l’aide de ses sens et en se déplaçant. Lisez-lui des histoires, chantez des comptines, mimez, jouez ensemble. Pas de télévision devant votre enfant.


- De 3 à 6 ans : limitez les écrans, partagez-les, parlez-en en famille

L’enfant a besoin de découvrir ses dons sensoriels et manuels. L’introduction des écrans se fait progressivement, en limitant le temps passé dessus, avec des règles claires et constantes, toujours respectées. Le temps sur l’écran doit être partagé avec l’adulte : c’est un moment passé ensemble où l’adulte verbalise. Jouez ensemble !


- De 6 à 9 ans : créez avec les écrans, expliquez-lui internet

Votre enfant se sociabilise de plus en plus. Toujours des règles claires et constantes sur le temps passé sur les écrans. Parler du droit à l’intimité et à l’image, notamment sur Internet. L’adulte parle avec l’enfant de ce qu’il voit et fait sur les écrans. Pas encore d’Internet.


- De 9 à 12 ans : apprenez-lui à se protéger et à protéger ses échanges

Mêmes principes que plus jeune. On ajoute de la confiance et de la liberté car votre enfant développe d’autres repères que sa famille : déterminer avec l’enfant le temps passé sur les différents écrans, décider s’il peut aller seul ou accompagné sur Internet. Déterminer avec l’enfant à partir de quel âge il aura son propre téléphone portable.


- Après 12 ans : restez disponibles, il a encore besoin de vous !

L’enfant va seul sur Internet, en fonction d’horaires prédéfinis. Pas de Wifi ni de téléphone portable la nuit. Parler ensemble du téléchargement, du plagiat, de la pornographie, et du harcèlement. Refuser d’être son « ami » sur les réseaux sociaux (Pourquoi ? Parce que vous lui faites confiance et que ça n’est pas un moyen de le surveiller ; et parce que vous n’êtes pas son ami mais son parent).



La méthode des 4 Pas

Proposée par Sabine Duflo, cette méthode donne des conseils permettant de réguler les écrans à la maison :


1 Pas d’écrans le matin

Les écrans requièrent d’être attentif. Ils épuisent le cerveau immature de l’enfant qui n’a alors plus les capacités de concentration nécessaires à une bonne attention pour le reste de la matinée.


2 Pas d’écrans durant les repas

Les écrans sont comme un mur entre plusieurs personnes : ils empêchent de communiquer librement. Il est en effet difficile de s’adresser à quelqu’un qui ne vous regarde pas et qui semble concentré sur autre chose.

De fait, si l’adulte communique moins avec son enfant, ce dernier aura moins de vocabulaire car il apprend par mimétisme.

De nombreux programmes ont un contenu inapproprié et/ou anxiogène pour les enfants, même si vous lui expliquez ce qu’il voit et entend.


3 Pas d’écrans avant de s’endormir

Les images animées sont trop stimulantes émotionnellement et excitantes pour le cerveau avant de dormir ; le sommeil risque d’être de moins bonne qualité.

La lumière bleue des LED des écrans inhibe la mélatonine (hormone régulant le sommeil) et empêche alors l’enfant de s’endormir naturellement (c’est pareil pour les adultes, pas d’écrans une demi-heure avant de vous coucher…).


4 Pas d’écrans dans la chambre de l’enfant

Les parents ont moins de contrôle sur ce que regarde l’enfant.

Plusieurs études ont révélé qu’un écran dans la chambre d’un enfant diminuait son temps de sommeil.

L’absence d’écran dans la chambre permet à l’enfant de développer d’autres compétences nécessaires au développement de sa pensée, son attention et ses capacités sociales : activités sensori-motrices, jeux de faire semblant, jeux symboliques, graphisme.


Ce sont quatre temps sans écrans qui vont aider l’enfant à être attentif en classe, à mieux développer son langage, sa pensée, son imagination, son autonomisation, et sa capacité à distinguer le réel du virtuel.



Conclusion


Au final, ça semble faire beaucoup de règles et d’injonctions. Voyez-les comme des conseils que vous allez adapter à votre façon de vivre. D’une manière générale, diminuer les écrans, quel que soit l’âge, fait du bien.


Passer du temps avec son enfant en ayant mis de côté les écrans (même le téléphone) permet de passer un véritable temps de qualité avec votre enfant. C’est un temps qui vous sera profitable à vous aussi.


Et si le temps d’écran vous semble indispensable, alors ritualisez-le, encadrez-le : à un certain moment de la journée, avec vous, et vous en parlez ensemble. Laissez votre téléphone loin de vous, éteignez la télévision, la tablette, et profitez vraiment d’un temps de jeu et d’échange avec votre enfant (et enfermez-vous quelques minutes aux toilettes pour regarder votre téléphone un peu plus tard !).


Si on se penche seulement quelques minutes sur le mot « écran », on peut comprendre l’impact qu’il peut avoir sur nos relations. Le Larousse définit l’écran comme « tout objet qui arrête le regard, dissimule, empêche de voir, s’interpose ». L’écran de télévision, de téléphone, d’ordinateur… Ces écrans font écran entre deux personnes. Il n’y a plus seulement deux personnes qui se parlent, mais deux personnes et un écran qui les empêche de se voir.


N’hésitez pas à en parler à votre médecin traitant ou pédiatre si vous ressentez des difficultés ou avez des questions.


Sources :

Collectif Surexposition Ecrans (CoSE)

www.3-6-9-12.org


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