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  • Photo du rédacteurVéronique Borgel-larchevêque

Facteurs psychologiques influençant le choix d'allaitement

Dernière mise à jour : 17 mai 2021

Cet article s’appuie sur mon mémoire de recherche du diplôme universitaire «Psychisme et Périnatalité ». Pour la petite histoire, il nous était demandé de traiter un sujet en lien avec la périnatalité, abordé en cours. J’avais choisi l’allaitement, sujet qui n’était pas abordé en cours. Et, justement, ça me semblait invraisemblable que l’on ne parle pas d’allaitement dans un cursus sur la périnatalité.


Ce mémoire était une revue de littérature d’études sur les facteurs psychologiques en jeu lors du choix du type d’allaitement : maternel ou artificiel. Je me suis appuyée sur toutes les études libres de droit en français et en anglais abordant ce sujet depuis 2000. Je vais vous en faire le résumé ici.


Précision de vocabulaire : quand j’utiliserai le terme « allaiter » seul, ça sera pour parler d’allaitement maternel (lait maternel au sein ou via un contenant). Je préciserai lorsque je parlerai d’allaitement au lait artificiel.


Dernier point : la Haute Autorité de la Santé et l’Organisation Mondiale de la Santé recommandent un allaitement maternel exclusif jusqu’à six mois, et un apport en lait maternel jusqu’à au moins deux ans.

Ceci étant dit, allaiter doit rester le choix de la mère. J’ai déjà écrit un article sur le consentement libre et éclairé qui finalement parle du choix. Je ne suis pas certaine que toutes les mères choisissent réellement d’allaiter ou non. Je ne suis pas certaine que ce choix soit libre et éclairé. D’où cette recherche. Si une femme a réellement décidé de ne pas allaiter, alors tant mieux pour elle et pour son enfant. Je ne veux simplement pas que ce choix ait été orienté par des facteurs indépendants de sa volonté.

Mais, quoi qu’il arrive, et je le répèterai toujours : le choix appartient à la femme. C’est votre corps, votre choix.


Pourquoi les facteurs psychologiques ?


D’abord, je suis psychologue, c’était plus logique et légitime que je parle des facteurs psychologiques que des facteurs socio-démographiques ou politiques (pourtant j’en aurais des choses à dire sur les politiques proposées – ou non – pour favoriser un choix d’allaitement libre et éclairé, en toute sérénité).


Ensuite, parce qu’on n’en parle pas tant que ça. En faisant mes recherches, je me suis aperçue que peu de gens s’étaient penchés sur la question. Alors que, vous allez le voir, certains de ces facteurs peuvent être modifiés ou au moins pris en charge afin d’apporter des réponses adaptées aux mères, contrairement aux facteurs socio-démographiques.


De plus, il est plus facile de prédire l’instauration et la durée de l’allaitement maternel en fonction des facteurs psychologiques que des autres facteurs. En gros, selon la présence ou non de facteurs psychologiques, on pourra dire si la mère allaitera avec son lait ou non, et combien de temps.



Les traits de personnalité


Les femmes présentant des traits de personnalité tels que la réserve, l’introversion, le manque de confiance en soi, le scepticisme, et l’anxiété, ont plus tendance à ne pas allaiter que les autres. En effet les femmes présentant des traits de personnalité tels que la stabilité émotionnelle, l’extraversion, et la confiance en soi, sont plus promptes à allaiter.


Plusieurs études ont révélé un niveau d’anxiété plus élevé chez les mères allaitant au lait artificiel que les mères allaitant au lait maternel (ce niveau d’anxiété plus élevé était présent avant l’allaitement puis pendant).


Comment ça s’explique : allaiter demande d’être informée sur le sujet, ce qui n’est pas encore forcément bien fait lors des préparations à l’accouchement et à la naissance en France.

Le regard des autres peut être pesant lorsqu’on allaite ; tout le monde y va de ses conseils non sollicités et de ses remarques. Lorsque l’on manque de confiance en soi, il peut être plus difficile de résister aux injonctions à arrêter d’allaiter. Les mères anxieuses ont tendance à se sentir dépassées rapidement et à ne pas rechercher le soutien d’autrui.

Alors que les mères extraverties auront tendance à s’affirmer et à montrer plus de confiance en elles et un sentiment d’auto-efficacité leur permettant de remettre en question les conseils (souvent non sollicités) des personnes leur suggérant d’arrêter d’allaiter.


Quand votre dentiste vous conseille d’arrêter d’allaiter afin que votre enfant gagne en autonomie, ou que votre belle-mère vous suggère d’espacer les tétées afin qu’il ou elle fasse ses nuits, il est plus facile de ne pas les écouter lorsque vous avez confiance en vous et en vos capacités.


La quête identitaire


Pour certaines mères, choisir de ne pas allaiter est un moyen de retrouver son identité de femme, de ne plus être fusionnelle avec un enfant qui a habité son corps pendant neuf mois. Après l’accouchement, certaines mères ne peuvent plus accepter de continuer de partager leur corps avec leur enfant.


Pour d’autres mères, le fait d’allaiter les rend entièrement responsables de l’alimentation de leur enfant, leur conférant alors un pouvoir de vie et de mort insupportable sur leur enfant allaité.


Les mouvements féministes ont travaillé sur l’identité de femme et l’identité de mère. Les mouvements égalitaires verraient dans l’allaitement maternel une perte des droits de la femme et une obligation à se soumettre au système familial patriarcal. Tandis que les mouvements essentialistes y verraient une émancipation de la femme à même de prendre ses propres décisions concernant son corps, un corps capable de nourrir un autre être humain. Les féministes égalitaires décriraient l’allaitement comme un esclavage, et les féministes essentialistes comme une force.

Il est à mon avis difficile de trancher car certes allaiter est une prise de décision forte quant à son corps et la place qu’il prend dans l’espace public et privé. Mais allaiter peut aussi effectivement correspondre aux attentes d’un système patriarcal où la femme arrête de travailler pour s’occuper des enfants plus ou moins gratuitement pendant que l’homme peut continuer à s’épanouir professionnellement et à l’extérieur du foyer familial.


La confiance


C’est le moment d’enfoncer quelques portes ouvertes : la confiance et l’optimisme sont des facteurs importants dans le choix d’allaiter ou non. Plus une mère a confiance en elle, dans son lait, dans sa capacité à allaiter, et dans l’allaitement lui-même, plus elle a de chances d’allaiter, et d’allaiter longtemps. On parle de sentiment d’auto-efficacité (on n’est jamais mieux servie que par soi-même…). L’auto-efficacité de l’allaitement est un indicateur important de l’intention d’allaiter et de la durée de l’allaitement : plus une mère est sure d’elle et de son allaitement, plus elle a de chances de décider d’allaiter et de maintenir cet allaitement dans la durée.


Je pense que ça va de soi : si l’on a confiance en soi et dans ses choix, il est plus difficile de douter lorsque surviennent des désagréments. Les mères qui manquent de confiance en elles vont plus facilement arrêter d’allaiter si elles sont peu voire mal soutenues, ou si on remet en question leur façon de faire.

Ainsi, de nombreuses mères finissent par arrêter d’allaiter parce qu’elles n’avaient plus confiance dans leur capacité à produire du lait. La mère craint de ne pas avoir assez de lait, on lui conseille de compléter avec du lait artificiel, elle allaite donc moins, produit moins de lait et se voit donner raison : elle n’a pas assez de lait. Et elle finit par arrêter…


De même, les femmes qui étaient déterminées à allaiter avant d’accoucher avaient plus de chances d’allaiter que celles qui n’avaient pas encore pris de décision.


Plusieurs études ont révélé qu’un allaitement réussi demandait la combinaison des facteurs suivants : connaissance, confiance, engagement, décision pendant la grossesse.


Le moment de décision d’allaiter


Le moment de décision d’allaiter (avant, pendant, après la grossesse) joue un rôle dans l’initiation et la durée de l’allaitement.


Plus la mère prend tôt la décision d’allaiter pendant sa grossesse (voire avant), plus elle allaitera longtemps. De plus, un niveau de connaissance élevé sur l’allaitement maternel est un facteur associé à un allaitement maternel prolongé au-delà de trois mois. D’où l’importance d’une préparation à la naissance et à la parentalité afin de renforcer et de soutenir la mère dans sa prise de décision d’allaiter, et d’y impliquer le père.


Ainsi les mères qui ont décidé d’allaiter tôt doivent être soutenues dès le début par des professionnel.les formé.es, notamment dans leurs recherches d’informations. De même, il peut être utile de les informer sur les difficultés qu’elles risquent de rencontrer et des solutions qui peuvent leur être apportées.


L’allaitement et les autres


Les autres ont toujours énormément à dire sur l’allaitement. Surtout s’iels ne sont pas concerné.es. Lorsque l’on vient d’accoucher, que l’on est épuisée, que l’on n’est plus le centre des attentions, il peut être difficile de faire face à ce que ces personnes nous renvoient.

De plus, décider d’allaiter son enfant, c’est accepter les regards et les contacts physiques inhabituels de l’enfant et de tiers. Combien de femmes se sont vu toucher les seins par des sages-femmes, auxiliaires de puériculture, puéricultrices, les « aidant » à exprimer leur lait ?


Pour certaines personnes, l’allaitement entraînerait un attachement de l'enfant trop fort à la mère et surtout évincerait le père dans sa relation à son enfant. En arrêtant d’allaiter, la mère redonnerait sa place au père (je n’ai pas trouvé d’études au sujet de l’autre mère chez les couples lesbiens).


En fait, ça n’est pas à la mère de donner une place au père. Elle cherche elle aussi sa place. C’est difficile pour les deux parents et cela demande de jongler entre ce que l’on souhaite pour soi, pour son enfant, et pour son partenaire. Certaines recherches définissent par ailleurs le biberon comme un « instrument de domination masculine".


Parlons de ce qui fâche : les seins. Il existe dans notre société une véritable confusion sur la fonction dévolue aux seins : d’un côté la société dévoile les corps féminins, d’un autre elle exprime une pudeur outrée face aux femmes allaitant en public. On demande à la femme d’allaiter pour être une bonne mère et de rester disponible sexuellement pour être une bonne épouse (sic).


Avant même d’allaiter et d’être confrontées au regard et aux critiques d’autrui, les femmes sentent la pression du malaise de l’allaitement en public. Les femmes qui ne sont pas embarrassées à l’idée d’allaiter en public ont plus de chances d’allaiter exclusivement jusqu’au sixième mois de leur enfant.


Le sein érotisé que l’on voit affiché dans la rue ne peut pas en même temps être un sein nourricier. La question de l’opposition entre le sein nourricier et le sein érotique se pose pour de nombreuses (futures) mères, plus ou moins consciemment. Je pense qu’il est important que la question soit évoquée dans le couple, et dans notre société. Je ne le dirai jamais assez : le corps de la femme lui appartient à elle, et à elle seulement.



Les stratégies cognitives


Les idées reçues et les croyances erronées sont à l’origine de nombreuses justifications du choix de ne pas allaiter ou d’arrêter d’allaiter. Ainsi, préserver l’esthétique des seins est une raison souvent évoquée par les femmes qui décident de ne pas allaiter : elles pensent que l’allaitement déforme la poitrine. Il semble que ce qui altère la poitrine serait davantage la grossesse et les montées de lait entraînant des modifications brusques de la taille de la poitrine.


La mise en place de stratégies cognitives positives sont associées à un allaitement plus long. Parmi les stratégies cognitives positives, on peut citer la recherche d’informations, chercher à se relaxer, la méditation en pleine conscience, s’occuper de soi, ainsi qu’un dialogue intérieur positif.


Conclusion


Merci d’avoir lu cet article jusqu’au bout ; il était plus long que les autres (mais moins que mon mémoire !). Je pense que c’est un vrai sujet sociétal d’actualité qui devrait être pris en compte dans les politiques de périnatalité. Et, a minima, c’est un sujet qui mérite d’être abordé auprès de toutes les femmes qui souhaitent devenir mères. En l’anticipant, le choix pourra être libre et éclairé.


Quelle que soit la décision prise : elle appartient à la mère et elle doit être respectée. Je pense qu’il est important de se poser la question de l'allaitement lors de la grossesse, voire avant, et d’en discuter en couple (si la mère n’est pas en solo) et avec des professionnel.les formé.es à l’allaitement.


Comme vous l’avez vu, les facteurs psychologiques peuvent être modifiés grâce à un travail sur soi, et un échange avec les personnes qui entourent la mère. Comme souvent, je terminerai mon article par un conseil non sollicité : si vous en ressentez le besoin, demandez conseil à des professionnel.les formé.es, à des associations informé.es sur le sujet, et entourez-vous de personnes bienveillantes.





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